Vladimir Vasilev - Photographe
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Cent Ans De Solitude

L’homme archaïque crut que le masque représente la divinité, l'origine cosmogonique de la vie terrestre et la vision des ancêtres primordiaux. Les anthropologues modernes, pour leur part, ont prouvé que le masque- de point de vue psychologique- n'est rien d'autre, que la compréhension personnelle que l'on approprie et que l'on manifeste, tout simplement pour devenir un personnage et non seulement un acteur de la vie sociale. Ainsi, chaque acteur se met en scène pour jouer un rôle précis et l'image, qu'il laisse en son public, est la connaissance interpersonnelle qu'il en diffuse. Posséder un masque reconnu et validé par le public, est une règle parmi les plus importantes pour l'établissement du Soi.
Ainsi, le monde social devient un jeu compliqué: chaque acteur voit soi-même dans le regard de l’autrui et reçoit une image exhaustive de l’autrui à travers le rôle qu'il joue. Dans ce labyrinthe de représentations, les masques garantissent, bon gré mal gré, l'établissement des rôles sociaux: pour nous-mêmes, on est simplement des êtres humains; pour nos familles, on est des parents, des frères, des soeurs; dans le travail, on est des collègues; dans le train, on est simplement des voyageurs...
  
Mais aujourd'hui, la vie sociale postmoderne est bornée par plusieurs institutions totales. L'homme dans les sociétés libérales se sent séquestré dans une machine qui exploite les rôles et qui en impose des valeurs artificielles, cathartiques. Et si l'homme archaïque crut que le masque est le retour vers la divinité et vers la création du monde, l'homme dans les sociétés, dites « modernes », se voit contraint de se débarrasser de l'image que son public lui applique. Les postmodernistes appellent plutôt ce même phénomène «aliénation ».
Et si l’homme archaïque était plus perspicace et lucide que l’homme moderne?

Il n'est jamais facile, voire impossible, d’effacer les masques ! Aujourd'hui, en acceptant la vie en société, on acquiesce une certaine panoplie de règles et de rôles. Les masques, ils existent toujours, mais ils ont devenu drôlement insaisissables et mystérieux. Comment peut-on voir, alors, le vrai visage de l'être humain, tout en sachant qu’il est couvert d’un masque imperceptible? Comment effacer le maquillage pour saluer l’avènement de la vérité ? Je parle de cette vérité que l'on vie à l'intérieure de notre âme et dans laquelle on sent des drames personnelles, des déceptions et des victoires; celle dans laquelle on perd et on gagne, on existe et on mort. L’histoire de cette même vérité, c’est ce qu’il veut nous raconter aujourd’hui Vladimir Vasilev.
Derrière le masque, nous sommes fréquemment différent et souvent les mêmes: des êtres susceptible, des prédateurs sociales, des créatures raisonnables et cupides mais toujours sentimentales…  
 
Quand j'ai accepté de présenter ce cycle de photos de V. Vasilev, j’ai été toujours mené par un sentiment de dévoilement dès le premier contact avec ses oeuvres. Ses portraits agissent avec une force qui englobe sa vision personnelle du monde social, la réalité choisie et les personnages qui en défilent. Les gens pauvres, les enfants qui jouent au football sur la poubelle et qui vivent leur enfance entre les murs de béton et la rue.
La pauvreté et la misère, elles y sont !
Les vieillards fabriquent et cousent leurs vêtements à la maison et produisent leur nourriture, en vivant toute sa vie dans les bourgades montagneux, loin de la ville et de la technologie : ces gens nous paraissent drôlement misérables et infortunés. Comme des miettes éparpillées dans le vent d’une époque déjà vécue et oubliée, ces portraits oniriques ne font que remettre encore quelques bémols dans la music pastorale des fanfares bulgares.
Oui, ce monde existe! Au moins, c'est le monde que l’on voit et que l’on apprécie comme un public éloigné et tout puissant. Il faut connaître le « comment » du changement que le monde a entraîné avec la postmodernité pour mieux comprendre les « parce que » de l'auteur. Il choisit souvent deux catégories d'âge: les enfants et les vieillards. Ainsi, on peut déceler les valeurs qui ne changent jamais malgré la pauvreté, le retardement et la modernisation du monde contemporain. Parce que la commercialisation universelle fait éclore « Harley-Davidson », « Mercedes » et le streep-tease bar dans un pays où les gens vivent souvent au seuil de la pauvreté. Le vrai baromètre du changement, pourtant, demeure codé dans le regard de l'enfant qui saute dans l'eau sans connaître la profondeur et dans les rides du musicien dans le parc. C’est là, notamment, où le photographe cherche à représenter la réalité, l’immuable et l’évoluant.
Vasilev croit que le monde, comme un univers exhaustif et indivisible, est influencé, en amont, par la spiritualité, et, en aval, par la matière. La musique que l'homme  produit avec sa viole est la constante du monde interne: il n'arrête pas de jouer même quand les arbres noircissent après la chute de l'automne; il continue à jouer quand la nuit approche; et pour saluer l'aube, le vieux musicien joue sa meilleure partition. Le parc reste vide, tout à fait comme le monde social qui entoure le musicien: derrière le masque on est toujours seuls avec la musique.

Les portraits et les reportages de Vladimir Vasilev sont le produit d'un très long processus de travail. Une décennie était nécessaire à l'auteur pour recueillir les feuilles de son roman visuel. Sa volonté de le présenter aujourd'hui devant son public lui a causé beaucoup de critiques, la plupart desquelles s'appuient sur le fait qu'il démontre la misère, le retardement, la pauvreté de son pays d'origine.
Nul n’est prophète dans son pays. Et si l’on distingue avec un regard négatif des tons moroses qui manifestent la pauvreté, c'est en cause de la démarche personnelle de l'auteur. La manière de discerner le monde externe et interne des gens est établie sur la mise en parallèle du monde social et du monde psychologique. Tout à fait comme sur une photo noire blanche, la vie réelle n'a pas souvent d'autres couleurs et nuances, mais les valeurs résistent à la monotonie et à l'enfer du changement politique. Le savoir-vivre est hérité d’une génération à une autre pour revivre dans les jeux des enfants et dans leur monde juvénile vierge.  
Le temporel et l'intemporel sont deux notions qui caractérisent les oeuvres de Vasilev. Il part souvent en Bulgarie pour découvrir de nouveau les mêmes endroits et les même gens qu’il a photographiés, il y a longtemps. La plupart de ses personnages ne sont plus là. Ils sont partis au-delà où il n'y a plus de pauvreté, ni de solitude, mais ils ont laissé ses âmes sur cette terre.
Les gens vivent sur la terre et puis, leurs enfants prennent leurs places. Les générations changent et bientôt ce monde dans les montagnes gigantesques de Bulgarie va disparaître a bride abattue. Tel est l'enjeu vulgaire de la modernisation et de l'histoire universelle. Telle est la voie unique du progrès humain. Et comme Gabriel Garcia Marquez le découvre bien avant nous : les générations se succèdent et les enfants des enfants effacent le souvenir de ses parents, car les gens vivent et succombent en solitude. Cent ans de solitude: une vie humaine!
 
 
Prenez une pièce de ce monde et regardez-le sans préjugés pour en conserver un atome. Les masques sont déjà anéantis!   

Ivan Ivanov- journaliste

Images

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© Vladimir Vasilev